Youtube  Slideshare  RSS  Linkedin  Viadeo

Normes et web 2.0

J'ai interpellé Bernard Blandin qui représente le FFFOD dans les groupes de travail sur la normalisation à l'AFNOR et l'ISO depuis plusieurs années sur la question du web 2.0 et des normes car j'entendais ou je lisais que la question des normes n'était plus d'actualité avec le web 2.0. Voici sa réponse (version 2). 

J’ai souligné dans mes notes d’alerte précédentes les risques qu’il pouvait y avoir à ignorer les normes et leurs enjeux dans le domaine des technologies de l’information pour l’éducation, la formation et l’apprentissage. Sur certains sujets, comme la présentation de l’offre de formation, ces risques ont été pris au sérieux et on donné lieu à des travaux qui permettront, à terme, la convergence des divers formats aujourd’hui utilisés en France. Mais ce mouvement est loin d’être généralisé, comme le montre un rapport parlementaire récent intitulé « Réussir l’éducation numérique » qui recommande la généralisation des espaces numériques de travail (ENT) et des plates-formes, mais reste totalement muet sur le sujet de leur interopérabilité.

Depuis quelques temps, l’ignorance ou le désintérêt pour les normes trouve de nouveaux arguments en sa faveur dans le mouvement « anti-normes 2.0 » qui se développe : le web 2.0 rendrait les normes actuelles, déjà peu appliquées en France à ce jour, totalement inutiles… Comme si les raisons qui ont conduit à établir les normes utilisées aujourd’hui avaient disparu avec l’avènement du web 2.0 !

« Pour répondre à votre question, j'ai l'impression que la problématique des normes ne va pas trop se poser pour l'apprentissage par le Web 2.0 qui se situe plus au niveau du processus d'apprentissage que de celui des ressources-objets en elles-mêmes » (Isabelle Dremaux, Carte 2009 des outils 2.0 pour les formateurs. Réponse aux commentaires publiée le 30/11/2009 : http://e-learningbretagne.blogspirit.com/archive/2009/11/27/carte-2009-des-outils-2-0.html Consulté le 19/04/2010)

« Les organismes publiques [sic] et privés qui ont élaboré et mis en œuvre les projets de normes, standards et modèles AICC, IMS, LOM, SCORM et les silos planétaires d’entreposage de documents inter-échangeables sont aujourd’hui relayés par la galaxie « Web 2.0 & e-learning 2.0 » dont l’un des axes est aujourd’hui un immense silo à documents de toutes natures dont les volets pédagogiques croissent fortement. Les communautés qui animent et alimentent cette galaxie sont innombrables et incontrôlables. En d’autres termes, l’ambition AICC-IMS-LOM-SCORM est en train d’être réalisée naturellement par une nouvelle galaxie appelée « Web 2.0 & e-learning 2.0 » au comportement quasi sauvage qui ne s’encombre d’aucune norme, standard ou modèle, seule l’efficience pédagogique maximale et immédiate la motive. » (François Daniel Giezendanner, Du Web 2.0 au E-learning 2.0 et aux et normes AICC, IMS, LOM, SCORM, ... Nouvelles approches, nouveau paradigme, publié le 03/03/2010 : http://icp.ge.ch/sem/cms-spip/spip.php?article949 Consulté le 19/04/2010)

Qu’en est-il vraiment ? Le web 2.0, en ouvrant les possibilités de publication à tout le monde, permet effectivement de générer un contenu foisonnant. Je ne me prononcerai pas sur son intérêt pédagogique ou son efficience… que les « anti-normes 2.0 » considèrent en même temps comme quasi automatiquement assurés. Toujours est-il que ce contenu foisonnant, généré à partir d’éditeurs multiples, dans des formats divers, répond déjà à des normes de base, qui lui permettent d’exister sur le web : celles du W3C, celles définissant les différents formats de fichiers, etc. Il est donc faux de dire que ce contenu « ne s’encombre d’aucune norme, standard ou modèle » : sans norme, standard et modèle, il ne serait tout simplement pas publiable, ni accessible sur le web !

Au-delà de ces standards indispensables qu’ils oublient, les « anti-normes 2.0 » déclarent qu’avec le web 2.0, il n’y a plus besoin d’interopérabilité des outils et de réutilisabilité des ressources. Donc plus besoin des normes qui ont été conçues pour cela, comme les profils des LOM, le Content Packaging ou la Common Cartridge d’IMS, ou l’API 1484.11.2 de l’IEEE qui permet l’échange de données entre une plate-forme et des ressources.

Finis les problèmes des plates-formes traditionnelles incompatibles les unes avec les autres. Finies les ressources que l’on n’arrive pas à retrouver parce que mal indexées. Le web 2.0 permet, magiquement, de tout résoudre ! Regardons sur quelques exemples ce qu’il en est.
  • Les fichiers produits par les utilisateurs, qu’ils soient vidéo, audio, texte ou multimédia, sont indexés dans les blogs, les wikis, les réseaux vidéo communautaires comme Youtube, Dailymotion et autres… par de simples mots-clés, au mieux par les données de base du Dublin Core (titre, auteur, date…). C’est une fantastique régression par rapport aux systèmes de métadonnées inventés avec le Dublin Core en 1995 et perfectionnés depuis grâce aux nombreux travaux sur les métadonnées (profils du LOM, MLR…), les développements d’ontologies ou de vocabulaires contrôlés, monolingues ou multilingues… Tout cela a justement été créé pour palier à l’insuffisance des descripteurs utilisés traditionnellement par les documentalistes, et les premières normes ont été développées pour standardiser les jeux de métadonnées. Aujourd’hui, l’indexation des contenus générés par les utilisateurs (User-Generated Content) est un des enjeux important des normes du web 2.0 si l’on ne veut pas que cette production foisonnante et « sauvage » soit impossible à retrouver, passées les quelques heures ou un éventuel buzz l’aura amené à être consultée par des milliers de personnes.
  • Les formats utilisés par de nombreuses applications récentes, comme par exemple les générateurs de cartes heuristiques, ne sont pas standardisés, ce qui rend la portabilité des fichiers créés entre deux applications comme Freemind et MindManager impossible. La généralisation de ce type d’outil passe nécessairement par l’établissement de normes, sauf si un fournisseur d’application impose son standard.
  • Les nombreuses applications « web 2.0 » permettant de fabriquer du contenu en ligne, qu’il soit simple comme une « Flashcard » ou plus complexe comme les produits de « Rapid e-Learning » sont des applications indépendantes (« stand alone ») qu’il n’est pas possible d’agréger, parce qu’aucune interface standardisée pour les web services n’a été prévue : on peut jouer une séquence Flash dans un navigateur, mais il n’est pas possible d’échanger des données entre le module Flash et une autre application. L’interopérabilité des web services est un des premiers chantiers auquel se sont attaqués les groupes de travail sur la normalisation de demain, à la demande des utilisateurs qui souhaitent, par exemple, pouvoir transférer les scores d’un « serious game » dans une plate-forme de e-learning traditionnelle, c’est-à-dire faire avec les technologies actuelles ce que SCORM rend possible pour une plate-forme traditionnelle.

Le web 2.0 correspond à une nouvelle génération d’outils. Les normes utilisées aujourd’hui ont été conçues il y a plus de dix ans, à une époque où les technologies actuelles n’existaient pas. Mais les besoins auxquels elles répondaient sont restés les mêmes. Ils se sont même accrus, même si leur satisfaction est rendue plus complexe pour les technologies récentes, dont celles du « web 2.0 ». Les premières réflexions sur les normes nécessaires dans le futur ont démarré il y a plusieurs années, mais n’ont été rendues publiques qu’en février 2009 par LETSI (Learning, Education and Training Systems Interoperability), dans un document présentant les bases retenues pour ce qui a été appelé SCORM 2.0, bien qu’il s’agisse d’un ensemble de spécifications nouvelles, ouvertes, visant à prendre en compte les besoins d’interopérabilité dans un contexte caractérisé par les technologies web 2.0, et non d’une mise à jour des spécifications existantes(1). Les besoins pris en compte par ces travaux sont ceux apparus à l’issue d’enquêtes menées entre août et octobre 2008 auprès de nombreux utilisateurs professionnels, et le premier de ces besoins, unanimement exprimé est la préservation des investissements réalisés.

C’est la principale raison pour laquelle, à côté des futurs standards concernant les technologies récentes, les normes et standards actuels continueront d’exister et d’être utilisés, n’en déplaise aux « anti-normes 2.0 » : SCORM 2004 est maintenant stabilisé et est devenu un ensemble de normes internationales (ISO-IEC TR 29163 - parties 1 à 4), donc toutes les spécifications qui y sont intégrées provenant de l’AICC, de l’IEEE ou de l’IMS sont devenues de-facto des éléments de ces normes. C’est d’ailleurs l’obtention de l’accord de ces organisations qui a freiné un certain temps la transformation de SCORM 2004 en norme internationale. Personne n’imagine non plus que l’énorme travail d’indexation réalisé avec les différents profils du LOM dans de nombreux pays, y compris en France, soit mis au rencart : au contraire, la future norme en 6 parties ISO-IEC 19788 (Metadata for Learning Ressources) précise comment établir un profil et comment rendre interopérables différents profils.

Dire qu’il n’y a pas besoin de normes avec le web 2.0, c’est faire preuve soit d’ignorance, soit de légèreté, si ce n’est d’irresponsabilité. Au contraire, le nombre de normes nécessaires ira en augmentant ! Mais en même temps, au fur et à mesure de leur mise en œuvre dans les outils et les systèmes techniques, elles deviendront transparentes aux utilisateurs, et les « anti-normes 2.0 » devront chercher un autre terrain de jeu pour s’afficher.

Bernard Blandin

(1) document LETSI à télécharger en lien

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir

Le FFFOD, le forum des acteurs de la formation digitale – 4 Avenue du Stade de France, 93210 Saint-Denis - +33 (0) 966 96 06 52