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"La frontière entre formation initiale et formation continue va se réduire" Jacques Bahry - Itw News Tank Education

L'interview ci-après de Jacques Bahry est parue le 4 mars 2015 dans News tank education sous la référence "Article n° 35457". Nous remercions News tank education qui nous a autorisés à reproduire ce texte.

NewsTankEducation

"Deux marchés de la formation professionnelle, très différents, vont apparaître en France, à la suite de la réforme du 5/03/2014", estime Jacques Bahry, nouveau directeur des relations professionnelles du Groupe Laureate (IFG, ESCE, ECE, EBS), après avoir quitté le Cesi qu'il a dirigé pendant 32 ans. "Avec cette réforme, on voit que l'avenir c'est vraiment la formation tout au long de la vie. La frontière entre formation initiale et formation continue va se réduire car, non seulement le marché du travail mais la loi elle-même, valorise le fait d'obtenir des certifications, des qualifications, des titres et des diplômes par la formation continue. Cela crée les conditions du rapprochement entre la formation continue et la formation initiale, déclare-t-il à News Tank le 04/03/2015.

Jacques Bahry est également membre du bureau du Cnefop au titre de la CGPME, vice-président de Centre Inffo, vice-président honoraire de la FFP (Fédération de la formation professionnelle) et président du FFFOD (Forum français pour la formation ouverte et à distance).

Le CPF (compte personnel de formation) est présenté comme un dispositif clé de la loi du 05/03/2014 de la formation professionnelle...

Je suis surpris de voir le gouvernement et les Opca communiquer tellement sur le CPF et moins sur le reste de cette loi, à mon avis la plus importante depuis la loi fondatrice de 1971.

S'il fallait hiérarchiser les évolutions induites par la loi de mars 2014, effective en totalité depuis le 01/01/2015, l'évolution majeure me semble être, très clairement, la suppression de l'obligation fiscale qui s'imposait aux entreprises pour le plan de formation, et, qui générait 1,9% de la masse salariale des entreprises, donc un énorme volume de dépenses de formation.

Pour quelles raisons pensez-vous que la réforme va générer deux marchés de la formation ?

Le premier marché, c'est celui du plan qui va devenir un marché "normal", de prestation intellectuelle c'est à dire régulé par les lois du marché. La réforme libère le plan de formation de la plupart des contraintes qui pesaient sur lui. L'enjeu pour les offreurs de formation est très important. Ils vont désormais devoir produire un effort commercial beaucoup plus difficile. Pourquoi ? Parce que, jusqu'à présent, les organismes de formation devaient certes convaincre les entreprises que leur offre était meilleure que celle du concurrent, mais la décision de dépenser un budget pour la formation était acquise. Le marché était généré par l'obligation légale. Dorénavant, les organismes de formation doivent convaincre les entreprises qu'il vaut mieux dépenser que ne pas dépenser, c'est un tout autre challenge commercial à relever...

Le deuxième marché, c'est celui des opérateurs qui vont travailler dans le cadre de la contribution légales de 1% payée par les entreprises. Ce sont des organismes de formation qui sont et seront de plus en plus spécialisés sur les Opca, les Opacif, Pôle emploi, les régions, etc, qui se battent déjà pour être sur les listes, qui savent et sauront travailler avec des règles d'encadrement paritaires ou étatiques et qui maîtriseront les questions de certifications. Les dispositifs qui les concernent seront surtout les CPF et ses abondements, ainsi que la professionnalisation et, pour certains, l'apprentissage. Les structures publiques de formation y seront particulièrement à l'aise.

Il y aura bien sûr des zones de recouvrement. Ainsi, des Opca mènent actuellement bataille pour récupérer par accord de branche ou par volontariat d'entreprise des parts de plan de formation. Beaucoup d'Opca sont inquiets car les entreprises les plus grandes ne sont plus obligées de dépenser, donc de leur verser le 0,9% du plan si un accord de branche ne les y contraint pas, et, les moyennes voient leur obligation diminuer. Quant aux petites, si leur obligation reste inchangée, elles restent petites !

Pensez-vous que les métiers vont également se scinder en deux ?

Le métier de formateur pris au sens restreint du transfert direct de connaissances et de face à face pédagogique ne va pas changer fondamentalement du fait de la scission des deux marchés que j'évoque. Il va évoluer beaucoup plus du fait de développement massif du numérique, mais c'est un autre sujet et il concerne les deux marchés.

En revanche, une étude récente de l'Observatoire des métiers de la formation que je préside, montrait que dans de plus en plus d'organismes, le formateur devient minoritaire dans l'effectif au profit, entre autres, des commerciaux, des communicants, des experts en ingénierie de formation, des managers de projets, etc.

Et ces métiers-là qui sont en plein développement, eux, seront nettement différenciés selon le marché sur lequel se situera l'organisme de formation.

Etablir un programme pour répondre à une norme de qualification et un programme pour aider une entreprise à résoudre un problème particulier de ressources humaines, ce sont deux métiers bien différents même si les deux s'appellent ingénierie de formation.

Ceci dit, la réforme crée d'autres incitations au niveau des entreprises, et pas des moindres...

La réforme intègre la formation comme un élément de la politique de RH, avec les entretiens de carrière obligatoires tous les deux ans, et un bilan écrit tous les 6 ans, sans parler de la mise à disposition du CEP (Conseil en évolution professionnelle) qui est gratuit. La loi dit bien d’ailleurs que la formation est un volet de la GPEC désormais obligatoire tous les 3 ans pour les grandes entreprises.

Quant au CPF, il est certes en termes d’orientation générale de tendance très important, car il indique que l’individu doit disposer de davantage d’initiative, qu’il a vocation à prendre lui-même en main son destin professionnel et le levier de ce destin que constitue la formation. Mais, attention, le CPF n’est pas du tout un droit total car pour les formations qui auront lieu pendant le temps de travail, le salarié doit obtenir l’accord de l’employeur, y compris sur le contenu, sauf pour ce qui concerne le socle de compétences et la VAE. Et financièrement, le CPF n’est financé qu’avec 0,2 % de la masse salariale même si des abondements de diverses origines dont d’ailleurs la personne elle-même, peut permettre d’augmenter cette enveloppe.

Par ailleurs, vous annoncez l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché…

Oui, parce que la réforme supprime ce que j’appelle « la frontière de l’imputabilité », qui par la complexité qu’elle générait, représentait une vraie protection. Du coup, les sociétés de conseil, de coaching ou de prestations intellectuelles en général vont pouvoir se positionner en offreurs de formation. Et même les vendeurs de technologie, qui arrêtaient le service qu’ils proposaient avant l’acte de formation, n’auront plus de raison de le faire, d’autant qu’ils ont toujours eu tendance à sous-estimer le professionnalisme du métier de formateur par rapport à la technologie. Ajoutons que cela fait des années que l’on se fait peur en parlant de concurrents qui viendraient d’autres pays, alors que très peu se sont positionnés, à cause de cette frontière de l’imputabilité, du protectionnisme ainsi créé par la complexité de la loi française. Et bien, ce « protectionnisme » qui ne disait pas son nom disparaît largement avec cette réforme et ce marché s’ouvre au monde.

Comment analysez-vous la réforme de la taxe d’apprentissage ?

Je veux d’abord rappeler que la taxe d’apprentissage en dépit de son nom participe aussi au financement de l’enseignement professionnel et donc pas seulement aux formations d’apprentis. C’est ainsi depuis qu’elle existe. Les établissements d’enseignement professionnel de tous les niveaux ont depuis des années un équilibre budgétaire qui s’appuie notamment, quoi que de manière variable, sur cette « taxe d’apprentissage ».

Toucher à cet équilibre comme le fait la nouvelle loi n’est pas sans conséquence.

En plus, la loi réserve la collecte du hors quota (le barème), dont la part diminue (de 45% à 25%), aux seuls organismes publics et aux organismes à but non lucratif. Quid des écoles qui sont des sociétés ou des associations fiscalisées ?

Par ailleurs cette réforme réduit le pouvoir financier des entreprises et donc leur capacité d’initiative. Ce qui me paraît un mauvais choix dans notre contexte économique.

Le pouvoir des régions était déjà très fort car ce sont elles qui ouvrent des CFA. Or, la réforme renforce encore le pouvoir des régions. En effet, désormais 56% de la collecte sera gérée par les régions.

Mais comme le transfert d’une partie de la taxe vers les régions ne compense pas, loin de là, ce qu’elles perdent par ailleurs avec la baisse des dotations de l’Etat. Combien, où (chaque région fera des choix différents), et surtout combien de temps (chaque année, au moment du vote du budget, le problème se posera), ces financement seront-ils utilisés pour l’apprentissage ? A cela s’ajoute le fait que la plupart des régions vont changer de périmètre en 2016 après les régionales de décembre 2015 : les équipes en charge de la formation professionnelle et de l’apprentissage sont donc dans une grande incertitude pour elles-mêmes et beaucoup de décisions risquent d’être gelées d’ici là.

Il y a aussi une différence majeure, de nature juridique, que je voudrais rappeler, entre formation continue et apprentissage. La formation est un marché alors que l’apprentissage est une délégation de service public de la part de l’Etat. Ce qui change totalement la nature de la relation entre les pouvoirs publics (en l’occurrence les régions), l’Education nationale et les écoles qui assurent la formation.

Le gouvernement souhaite augmenter le nombre d’apprentis…

Oui, mais en réalité, la volonté de prioriser les bas niveaux de qualification dans l’apprentissage est contradictoire avec la volonté politique de la développer.

De quoi ont besoin les entreprises qui embauchent les apprentis qui sont, ne l’oublions pas, des salariés, et même désormais éventuellement des CDI ? De plus en plus de main d’œuvre qualifiée ou très qualifiée, mis à part quelques secteurs comme peut-être le bâtiment, la propreté ou les services à la personne, dans lesquels il y a encore besoin de main d’œuvre de niveau faible. D’ailleurs trop de statistiques sur l’apprentissage fusionnent niveau V (CAP et BEP) et niveau IV (bac professionnel), ce qui gêne la lisibilité des phénomènes car si les entreprises n’embauchent plus beaucoup de niveaux V, elles continuent à recruter des bac pro en tout cas dans les métiers industriels.

Donc si les politiques veulent développer l’apprentissage, il ne faut pas restreindre l’accès des apprentis à l’enseignement supérieur, mais au contraire le renforcer.

Vous êtes vous-même un « père fondateur » de l’apprentissage dans le supérieur…

J’ai effectivement lancé en 1989 la première formation d’ingénieurs par l’apprentissage au Cesi, à la demande conjointe du DRH de Renault de l’époque, Michel Praderie, et de ce délégué général de l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie) visionnaire qu’a été Dominique de Calan. Notre idée était qu’en formant par l’apprentissage au plus haut niveau de qualification de l’enseignement professionnel, en l’occurrence les ingénieurs, on revalorisait l’image de toute la filière de l’apprentissage dans notre pays, alors qu’à l’époque les autres écoles craignaient de dévaluer leurs diplômes en associant les mots « apprenti » et « ingénieur ». Sur ce point en tout cas, les temps ont bien changé et c’est heureux !

 

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