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Trois ou quatre idées à propos des 9es rencontres du fffod

 

Billet de Philippe Morin

Dans une perspective ressemblant à un "rapport d’étonnement", qui aurait pu constituer une sorte de conclusion personnelle aux 9éme rencontres du FFFOD, trois ou quatre idées, entendues ou suscitées par les intervenants, me semblent intéressantes à souligner.

Tout d’abord l’intervention très concrète d’un CFA TP de Basse Normandie. Confronté à une population difficile, souvent victime d’addiction alcoolique, l’équipe pédagogique s’est engagée dans une logique de projet consistant à conduire les apprenants à fabriquer des vidéos courtes durée, des sortes de clip sur l’impact de l’alcoolisme sur la sécurité, en s’ appuyant sur des professionnels de la vidéo. Deux constats apparaissent très frappants à la vision de ces documents : le caractère extraordinairement  percutant du message (il est vrai), construit, pertinent (tous les pros de la com peuvent aller se faire voir, ils ne feront jamais preuve de cette force de communication). Second constat, la dimension d’engagement des apprenants dans un projet qui donne du sens à la formation qu’ils construisent (au lieu de la subir), qui peut se décliner sur différents domaines techniques et généraux… Là les formateurs sont au cœur du sujet avec les apprenants, ils utilisent la technologie, qui peut ensuite se décliner de différentes façons et contribuer à d’autres apprentissages.  Face à ce type de population, il ne suffit pas de mettre du contenu à disposition, même très bien médiatisé (au plan technique et humain), il faut se débrouiller pour la rendre actrice cette population, lui donner le pouvoir, condition de tout apprentissage.

Seconde remarque, elle est issue de l’intervention de Pierre Moeglin. Les conclusions très pertinentes qu’il formule sur l’évolution du marché de la formation, en particulier de la formation à distance, issues de ses analyses de l’évolution du marché des biens culturels et éducatifs peuvent nous être très utiles. Mais pour nous devenir réellement utiles, elles exigent un travail très conséquent. Le marché sur lequel nous intervenons est souvent un pseudo marché (pris entre une réglementation devenue quasi illisible, un système de tiers payant, des interventions publiques insensées, une absence complet de recul sur les réflexions fondamentales engagées depuis la dernière guerre (Langevin, Vallon, Dumazedier, Schwartz, etc…). Bref, le client, l’acheteur, qu’il soit individu ou chef d’entreprise n’y comprend rien… il applique des règles. Le modèle général d’évolution proposés par Pierre Moeglin, en dépit de sa pertinence, est difficile à interpréter et à utiliser pour nous parce que trop général, il reste à une échelle top macro. Par exemple le rôle essentiel de la fonction d’interposition entre les ressources proposées et les usagers susceptibles de s’en emparer en constitue un bon exemple. Il y a  là clairement une piste de réflexion très puissante à développer. Mais cela suppose  de décliner ce type de phénomène  sur  les différents segments significatifs de notre marché.

Troisième remarque, l’introduction, de mon point de vue très éclairante de Marcel Lebrun. Elle résume à elle seule un des enjeux majeurs d’évolution de nos systèmes d’éducation et de formation. Il relève d’entrée une confusion sémantique déterminante dans la vision de ceux qui décident aujourd’hui de nos politiques : la confusion entre Learning et formation. En français, systématiquement, la notion de ¨long life Learning¨ est traduite par celle de ¨formation tout au long de la vie¨. Or il s’agit d’un contresens, très utile politiquement et institutionnellement au demeurant, mais mortel pour le changement. ¨To Learn¨ ne signifie se former, mais apprendre ; ¨Learning¨ ne signifie pas formation mais apprentissage. Cela change tout. L’objectif de ce ¨long life learning¨, héritier lointain de l’éducation populaire,  c’est que ceux qui en bénéficient, apprennent, acquièrent des savoirs et des compétences tout au long de leur vie, dans toutes les circonstances susceptibles de les aider à agir. Il ne s’agit pas de les former, en leur proposant d’enquiller des systèmes successifs, comme  des quasi-victimes, (l’initial, l’enseignement technique, professionnel, supérieur, continu, etc..). Le point central, l’œil du cyclone, c’est celui ou celle qui apprend, c’est l’efficacité de ces apprentissages, le sens que cela représente pour l’acteur de ces derniers, le pouvoir d’apprendre qu’il va parvenir à y incarner. Qu’il ou elle ait suivi un parcours, le fait de l’avoir subi, quelle que soit sa durée et son image qualitative, ne signifie rien sur son résultat. A ce titre le débat français actuel sur la formation est tout à fait éclairant et pitoyable. Les décideurs s’intéressent aux règles juridiques, au formalisme institutionnel. Personne  ne s’intéresse réellement aux résultats de 40 ans de politique, de multiples  réformes,  à la relation entre  le coût financier et institutionnel des systèmes et leur efficacité en ce qui concerne ce qu’apprennent véritablement les personnes. En conclusion, notre problème ce n’est pas la FOAD (la formation ouverte et à distance), c’est apprendre de façon ouverte et distante selon les règles décidées in fine par le sujet dans un souci d’utilité et d’efficacité (et non celles décidées par une bureaucratie aujourd’hui erratique, faute d’orientation politique digne de ce nom).

Enfin quelques mots à propos de l’intervention de Sandra Enlart. J’ai lu avec intérêt le livre qu’elle a co-rédigé l’an passé avec Olivier Charbonnier.  Je suis évidemment sensible au sens du mot apprendre dans la société cognitive en cours de construction. J’entends très bien toutes les mutations majeures dans notre rapport au savoir et fort bien soulignés par les moult exemples présentés dans cet ouvrage.
Très tôt, confrontée notamment à ma fille, il y a 15 ans, tombée très jeune dans la technologie, devenue une¨digitale native¨ typique, je me suis dès lors interrogé sur la façon dont cela allait changer son approche cognitive et ses apprentissages.
Aujourd’hui, 15 ans plus tard, je ne suis pas persuadé que les changements ont pris les directions qu’on avait imaginées alors, et que Sandra soulignait  fortement dans son intervention. Certes l’accès permanent des jeunes aux outils technologies, le développement de leur appréhension personnelle de ce mode de relation et de communication, changent d’évidence un certain nombre de leurs pratiques d’apprentissage. Elles apparaissent complètement décalées par rapport à l’approche académique restée  quant à elle quasiment inoxydable. Mais à un moment donné, confronté à cette dernière, ils n’ont pas le choix, ils doivent s’adapter (parfois ça marche, comme le montre le premier exemple évoqué dans ce texte), mais dans la majorité des cas, ça n’a pas beaucoup changé, surtout dans l’enseignement supérieur.

Par ailleurs, les formes d’apprentissage traditionnelles, ceux d’avant la technologie rencontraient le même problème. Le jeune galopin rural qui courait la campagne, par exemple, celui qui constituait l’apprenant moyen de Célestin Freinet il y a plus d’un demi-siècle, apprenait plein de choses autrement. Au lieu de taper sur un clavier, il attrapait les truites à la main dans le ruisseau, chassait les grenouilles, observait les fourmis, imitait les gestes de son paysan de père.  Il apprenait plein de choses. ..  Après, à l’école,  il devait aussi s’adapter (ou pas) au savoir académique. Cette adaptation se jouait aussi, comme pour les jeunes d’aujourd’hui  sur un transfert au moins partiel entre les apprentissages informels ou atypiques, ceux de la vie, et les apprentissages formalisés, programmés, exposés par l’institution et ses représentants…



Philippe Morin
Consultant

Le FFFOD, le forum des acteurs de la formation digitale – 4 Avenue du Stade de France, 93210 Saint-Denis - +33 (0) 966 96 06 52